Notre lettre 1377 publiée le 29 mai 2026

1988-2026

38 ANS APRÈS

LA REMARQUABLE ACTUALITÉ

DE LA LETTRE DE JACQUES OSWALD

À SON AMI PERPLEXE...

DEUX LETTRES
AU SUJET DES SACRES DE 1988
Il nous a paru intéressant de publier deux lettres que Jacques Oswald (1921-2025), polytechnicien, qui avait dirigé le Laboratoire Central des Industries Electriques, grand défenseur de la tradition catholique, envoyait à ses amis des courrier sous le pseudonyme de Jacques Boislevant, qu’il utilisait dans la revue L’Ordre Français.

Ces deux lettres écrites dans la période brûlante des sacres de 1988 nous paraissent extrêmement intéressantes à plusieurs titres ;

- Du point de vue historique : elles nous replongent en effet dans l’atmosphère ecclésiale de 1988, bien différente de celle de 2026. Les affrontements au sein du catholicisme et spécialement dans le monde traditionnel étaient beaucoup plus forts, plus violents même, en 1988 qu’ils ne sont aujourd’hui. Des négociations avaient eu lieu entre le cardinal Ratzinger, représentant le Saint-Siège, et Mgr Lefebvre, qui s’étaient achevées par la signature d’un accord qui prévoyait un statut canonique pour la FSSPX et la possibilité de la consécration d’un évêque, sans cependant de date précise. Mais, Mgr Lefebvre, estimant que les garanties qui lui étaient offertes, notamment par la Commission pontificale qui serait en charge de sa Fraternité, étaient insuffisantes, avait retiré sa signature et annoncé la consécration de quatre évêques.

- Et sur le fond : le ton mesuré, les nuances de Jacques Oswald, son analyse des « pour » et « contre », replacent la question dans son domaine, celui d’un choix prudentiel, hier de Mgr Lefebvre, aujourd’hui de don Davide Pagliarani. La question se résumait et se résume à ceci : l’état de l’Église, dans laquelle ses pasteurs – quelle que soit leur bonne foi – attentent objectivement, de manière grave, à sa liturgie et à sa doctrine, autorise-t-il à considérer comme suspendues, aussi longtemps que cet état demeure, un certain nombre de règles disciplinaires ? Il s’agit de peser la gravité de l’action consistant à consacrer des évêques sans mandat exprès du pape et celle de la situation ecclésiale. Des personnes sages divergent dans leurs opinions respectives sur l’acte que va poser la FSSPX (les cardinaux Burke et Müller ; Mgr Schneider et Mgr Strickland). Du jugement que formule la FSSPX – il est possible de procéder à ces consécrations – on peut évidemment discuter, mais s’il s’avérait erroné, il ne semble pas pouvoir être qualifié de crime.

Lettre du 10 juillet 1988

A mon ami perplexe

Comment pouvez-vous croire, mon cher ami, à ma compétence pour juger cette affaire du sacre ? Suis-je autre chose qu'un catholique du rang ? Suis-je expert en théologie, suis-je versé dans le Droit Canon ? Puisque vous me le demandez, j'accepte de vous donner mon sentiment, mais prenez le pour ce qu'il vaut, une réaction banale de l'homme du rang, étonné de l'assurance avec laquelle les condamnations pleuvent et les soutiens sont affirmés... Les excommunications officielles ne nous suffisent-elles donc pas ? Que tant de "vérités" contradictoires émanent de si hautes autorités serait de nature à vous faire douter de tout, si cela était permis. Voyez-vous, je n'affirmerai rien, à part quelques évidences mais je m'efforcerai, avec mes faibles moyens, de vous dire comment je suis parvenu à mettre un peu d'ordre dans la confusion où je me trouvais. Cet exercice a l'avantage de comprimer, au moins pour le temps de la réflexion, les passions qui nous entraînent en dépit de l'honnêteté morale dont nous nous réclamons tous si justement.

A première vue, l'événement est incroyable. On n'en revient pas. On ne parvient pas à comprendre... Comme beaucoup d'autres, c'est le sentiment qui m'a submergé lorsque la rupture entre Mgr Lefebvre et le Vatican a été annoncée. Reportons-nous quelques années en arrière : Monseigneur était au ban de l'Eglise et les médias ne parlaient de lui qu'avec mépris et dérision. Et voici que l'an passé, à pareille époque, quand il a fait savoir qu'il se donnerait, coûte que coûte, des successeurs, le Saint Siège, conscient de la force que représente désormais la Fraternité, s'est alarmé et a entamé ce qu'il faut bien appeler une négociation. Nous en connaissons tous les péripéties.. Résultat extraordinaire, incroyable, inespéré ! Qui, jusqu'au début de 1987, aurait pu prédire que Rome proposerait à ce rebelle un statut particulier, la conservation de son œuvre, la reconnaissance de ses séminaires ? Chose encore plus fantastique, in extremis il est vrai et pour tenter d'éviter la rupture, la nomination d'un évêque de son choix ?

Imaginons un instant où nous en serions aujourd'hui si Mgr Lefebvre avait accepté ces clauses et renoncé à son projet : les progressistes, évêques français en tête, seraient ulcérés et ne pourraient cacher leur dépit, les hommes de la tradition seraient dans la joie, et avec eux beaucoup de bonnes gens qui l'aiment d'instinct sans bien connaître leur catéchisme ; il serait à coup sûr considéré comme le grand homme de l'année, celui qui est parvenu à maintenir officiellement la Tradition dans l'Eglise et à assurer la continuité de son œuvre... Il pourrait même se dire à lui-même, bien légitimement : "J'ai fait tout ce que j'ai pu, Seigneur, j'ai mené le bon combat, j'ai maintenu la foi, j'ai obtenu la réconciliation, j'ai pu désigner quelqu'un qui, à ma place, pourra ordonner mes séminaristes ; à mon successeur de prendre le relais. Nunc dimittis servum tuum, Domine...". Oh, j'entends votre objection : et si les accords avaient recouvert une discrète tentative de "réduction" de la Fraternité St Pie X ? Je veux bien retenir votre hypothèse : croyez-vous que la vigilance de Monseigneur aurait été mise en défaut si aisément ? Ne lui était-il pas possible de dénoncer, avec tous les honneurs de la guerre, une convention qui, à l'expérience, aurait étouffé son œuvre ? Certes, nous aurions alors retrouvé une situation comparable à celle : 1987, mais dans des conditions psychologiques infiniment plus favorables et nous aurions gagné dans l'affaire, un nouvel évêque que le Saint Siège aurait eu mauvaise grâce de récuser...

Face à cette "donne" magnifique (pardonnez-moi l'expression : vous savez qu'aujourd'hui tout le monde est censé jouer au bridge), que fait Mgr Lefebvre ? Il la repousse tout uniment, et même il la repousse après avoir signé un protocole qui avait été accueilli partout comme l'étape décisive vers la réconciliation ! Et que récolte-t-il, en faisant un choix aussi surprenant ? Les foudres romaines, l'excommunication officielle, le triomphe des progressistes, le déchaînement des évêques, le déchirement des traditionalistes, la division, la confusion, la réprobation quasi-générale... On comprend alors, mon cher ami, l'adjuration d'André Frossard et l'indignation du bouillant Père Bruckberger : à vues humaines, un tel comportement est insensé. Aucun "grand politique" n'aurait agi avec tant d'inconscience et de maladresse ... N'a-t-il pas été jusqu'à renier sa signature ?

En retournant dans ma malheureuse tête, pour une millième fois, ce qui m'apparaissait comme un incroyable gâchis, j'ai senti tout à coup que quelque chose clochait. Il y avait certainement une faille, quelque part, dans mon raisonnement. Car rien, dans le passé et même le présent, ne nous permet de conclure à la folie, à l'orgueil démesuré, la sénilité d'un homme comme Mgr Lefebvre. Il conserve son calme et sa foi tranquille, il prend conseil mais décide seul, il réussit dans ses entreprises, il fait preuve d'une lucidité remarquable et d'un jugement éprouvé. Ce que l'on sait de lui ne correspond pas du tout au comportement d'un paranoïaque, d'un joueur, d'un orgueilleux encore d'un faible qui n'oserait résister à ses partisans les plus fanatiques. Il était certainement très conscient de la grande espérance qui venait de naître chez tous les hommes de la tradition. Alors ? Alors il faut bien trouver une explication plausible à un comportement aussi aberrant.

Cette explication, il nous la fournit lui-même. Mgr Lefebvre n'est pas un "grand politique", il est un homme de foi. C'est après avoir réfléchi longuement et prié longuement qu'il a pris sa décision. Il nous dit lui-même, candidement, sa conviction que la voie difficile, celle qui lui a valu toutes les réprobations, toutes les critiques, toutes les insultes, était bien celle qu'il devait emprunter, parce qu'au delà des apparences, rien n'était réglé sur le fond : la bonne volonté de ses interlocuteurs n'était même pas en cause, mais leur incapacité à comprendre que le salut de l'Eglise passe par le retour à sa Tradition bimillénaire ; qu'il ne s'agissait pas, comme ils le croyaient, de passer l'éponge sur quelques bouderies, sur quelques frondes et autres manquements à la discipline, mais de participer, sans réticence et sans réserve, à cette œuvre de restauration du sacerdoce qui est, à ses yeux, l'absolue condition de la vie de l'Eglise; qu'enfin la rétractation de ses propos, dont on lui faisait un devoir, équivalait à un reniement de la doctrine enseignée depuis deux mille ans par les Pères de l'Eglise et par tous les papes ...

J'en suis sûr désormais, l'interprétation du Père Bruck ne peut être la bonne. Bien loin d'être un reniement, le retournement de Mgr Lefebvre n'est que le résultat d'un scrupuleux souci d'honnêteté qui lui interdit le double jeu, l'entretien d'une équivoque, l'accord de circonstance qui aurait plu à tous en sauvant les apparences… J'interromps ici mon discours pour vous faire remarquer, mon cher ami, que je ne me prononce nullement, dans cette analyse, sur le bien fondé de l'acte de désobéissance qui a été déclaré schismatique. Je dis simplement qu'abstraction faite de tout jugement sur sa légitimité ou sur son illégitimité, il est psychologiquement inconcevable que la rupture qui l'a précédé ait été inspirée par d'autres sentiments que ceux d'une extreme honnêteté. Excès de fidélité, nous dit le cardinal Oddi dans sa Surprenante déclaration. Excès d'honnêteté aussi, à mon sens, dans une démarche intellectuelle et morale qui échappe non seulement au vulgaire, mais même au catholique de tradition, habitué à la sagesse politique, dans ce qu'elle peut avoir de plus honorable. Il me semble impossible d'exclure absolument l'hypothèse que Mgr Lefebvre ait reçu une lumière que le Ciel réserve à ses privilégiés.

Au point où j'en suis parvenu, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse. Je m'étonne que si peu de censeurs aient supputé les raisons qui ont conduit le Saint Siège à refouler la demande de Mgr Lefebvre. Il réclamait quatre évêques et beaucoup l'ont jugé fort gourmand : mais si ses séminaires sont un bien pour l'Eglise, comme il le croit, est-ce trop demander ? Si, en revanche, ces séminaires freinent dangereusement une évolution post-conciliaire qui est digne d'approbation, alors le refus s'explique aisément. Le mutisme du Vatican, sur un sujet aussi essentiel, n'a même pas été relevé par les observateurs. Je reconnais que le Saint Siège n'était pas obligé de fournir ses raisons ; on peut estimer que, dans des circonstances aussi graves, quelques explications auraient éclairé les fidèles et n'auraient pas été superflues. Sans porter un quelconque jugement sur la légitimité de sa requête, il faut constater que la clarté est du côté de l'évêque traditionaliste : "Je fais cette demande, disait-il, pour assurer la pérennité et l'expansion de mes séminaires ". A Rome, on n'a jamais dit, avec netteté, si ce vœu était conforme, ou même simplement compatible, avec le bien de l'Eglise...

J'en viens maintenant aux grandes déclarations et aux prises de position spectaculaires, antagonistes et souvent agressives qui ont suivi le sacre des évêques. Comme je vous l'écrivais au début de ma lettre, je me sens incapable de trancher et j'ai quelques raisons d'attendre un peu pour y voir plus clair, comme vous le constaterez plus loin. Je me contenterai donc, si vous m'y autorisez, d'examiner ces positions de l'extérieur, à la manière de l'historien qui relate et analyse des faits auxquels il n'a pas pris part, ou encore à celle de l'entomologiste qui observe et note tout ce qu'il voit.

Le premier constat que j'ai pu faire, c'est celui d'un accord général sur le principe de la primauté du siège apostolique : les progressistes l'adoptent d'autant plus volontiers qu'il étaye leur thèse, dans les circonstances actuelles, et les traditionalistes l'ont toujours reconnu comme une pièce maîtresse de la doctrine catholique. Bien entendu, Mgr Lefebvre le reconnaît et ne l'a jamais récusé, bien au contraire ; pour l'enfreindre en sacrant des évêques sans l'autorisation du Pape, il a invoqué le droit de nécessité, circonstance exceptionnelle qui exempte de toute peine la violation de la loi, "lorsque la persistance, l'ordre ou l'activité de l'Eglise sont menacés ou lésés de façon considérable ". Il est clair, en effet, que toute loi peut cesser d'être applicable dans des circonstances extraordinaires, par exemple le commandement "tu ne tueras point" dans un cas de légitime défense. St Thomas a même été jusqu'à examiner, sous cet angle, le délicat problème du tyrannicide...

Restant dans mon rôle de simple observateur, pour tenter de purger mon examen d'éléments trop subjectifs, je me garde bien, mon cher ami, de me prononcer sur le fond et je borne à dire ici, ce qui me paraît difficilement contestable, qu'approuver ou réprouver les sacres du 30 juin revient à donner une réponse à la question suivante : "La situation romaine est-elle, ou n'est-elle pas, suffisamment grave ; la doctrine professée explicitement par le Saint Siège est-elle, ou n'est-elle pas, suffisamment entachée d'hérésie moderniste pour que le droit de nécessité puisse légitimement être invoqué ?"

Sur ce point capital, il me semble que seuls les "partis extrêmes" ont répondu à la question ; que seuls ils ont pleine et entière conscience de l'équivalence que je viens de dégager. Pour les progressistes, qui constituent la quasi-totalité de la hiérarchie de "l'Eglise conciliaire", la réponse est évidente : ils ne récusent pas le passé en tant que tel, car à leurs yeux les doctrines d'hier étaient adaptées à leur temps, mais ils refusent, au sens propre, la tradition dans la mesure où l'inéluctable évolution des esprits et des mœurs rend caduques, à leurs yeux, ces mêmes doctrines du passé .Dans ces conditions, aucune hésitation n'est possible : la vérité est celle que professe l'Eglise d'aujourd'hui, quelque différence qu'elle puisse présenter avec celle de l'Eglise d'hier, de sorte que la désobéissance au Saint Père, dans une matière grave, ne peut être qu'un acte schismatique. Pour Mgr Lefebvre et ceux qui le soutiennent, la question est présentée dans les termes mêmes que j'ai rappelés, et ils y répondent par l'affirmative : oui, le droit de nécessité peut légitimement être invoqué. Par comparaison, bien floue et bien précaire apparaît la réponse de ceux de la "troisième voie", de ces traditionalistes qui n'acceptent ni les erreurs modernistes, ni la désobéissance au Saint Père. Ont-ils vraiment conscience de "l’équivalence" dont j'ai parlé plus haut ? Voient ils nettement que le refus de suivre Mgr Lefebvre revient, stricto sensu, à considérer la "Rome moderniste" comme encore assez orthodoxe, en matière de liberté religieuse et d'œcuménisme, pour que le droit de nécessité ne puisse être légitimement invoqué ? Au risque de vous agacer, laissez-moi insister sur le sens que vous devez donner à mon propos j'ai partagé suffisamment, je partage encore assez les doutes et les angoisses de ces traditionalistes pour n'avoir pas le cœur de les critiquer ; je constate simplement, froidement, comme un fait indéniable, qu'ils n'ont jusqu'ici pas pu préciser la limite à partir de laquelle le droit de nécessité pourra intervenir ; peut-être même n'y ont-ils pas songé. Certains refuseront peut-être l'équivalence, mais il ne leur restera que la thèse de l'obéissance inconditionnelle au Saint Siège, qui n'est conforme ni au sens commun, ni à la tradition historique de l'Eglise ; la célèbre citation de St Paul (Gal. 8.10) et l'affaire du pape Libère ont font foi. Je n'aborderai pas, dans cette lettre, le problème de la place qui leur sera faite dans l'Eglise, du bénéfice qu'ils pourront tirer de cette longue lutte des gens de tradition, des éventuelles déceptions qui les attendent. En restant sur le plan plus élevé des principes, il me semble inévitable qu'au cours du temps, ils se trouvent contraints d'apprécier les limites de leur obéissance, soit pour les reculer indéfiniment, soit pour prononcer leur "Non possumus", en un temps et dans des circonstances qui me sont inconnus.

A moins que ... Eh oui, à moins que l'affaire ne se dénoue plus rapidement que nous ne le pensons. A vrai dire, mon cher ami, je n'en sais rien du tout ; je n'ai nul accès, croyez-le bien, aux sphères vaticanes. Mais il n'est pas nécessaire de les fréquenter pour avoir la certitude que le Saint Père est, plus que jamais, le maître de la situation. S'il le veut, il peut mettre fin à ce schisme presqu'instantanément. Rien d'étonnant, après tout, quand il s'agit du successeur de St Pierre, dans ce constat qu'il a toutes les clés en mains.

Je m'étonne que cet aspect des choses ait été aussi peu évoqué par les uns et par les autres, si ce n'est par Mgr Lefebvre lui-même ; je ne jurerais pas qu'on ne puisse pas en trouver trace dans les mystérieuses déclarations du cardinal Oddi. Bien sûr, il est possible que le Saint Père se refuse, pendant de longs mois, ou peut-être même de longues années, à toute déclaration solennelle qui pourrait, qui devrait être reçue comme une véritable profession de foi il porterait alors, me semble-t-il, une bien lourde responsabilité dans la prolongation d'une coupure si préjudiciable à l'Eglise. (Arrêtons-nous encore une fois, voulez-vous : je me garde bien de juger, au for interne, le chrétien qu'est le cardinal Wojtila ; j'évalue seulement, au for externe, l'attitude du pape Jean Paul II.) Mais il se pourrait aussi que, pressé par les événements, par les demandes réitérées des traditionalistes, ou sous la pression des hauts dignitaires de l'Eglise, ou encore, pourquoi pas, motu proprio, au vrai sens du terme, le Saint Père se décide à cette profession de foi tant espérée : un grand pas serait alors franchi. En faisant cette remarque, j'ai conscience de me découvrir et de vous livrer ma pensée ; oui, je l'avoue, j'attends toujours un signe irréfutable, je me comporte comme le caissier qui, en dépit de son expérience, compte une nouvelle fois ses billets avant de payer son client...

Si, par malheur, cette déclaration solennelle était foncièrement, délibérément, clairement moderniste, elle accréditerait la thèse de Mgr Lefebvre et lèverait, avec un haut degré de certitude, le doute que certains conservent, davantage par scrupule que par conviction, sur la légitimité du droit de nécessité. Je ne dis pas que cette éventualité est la plus probable, car je n'en sais rien, mais elle ne peut être exclue, comme le laissent entendre des messages que l'Eglise a reconnus comme inspirés ou venus du Ciel.

Mais dans l'hypothèse, que je souhaite ardemment comme beaucoup d'autres, où le Saint Père affirmerait hautement la vraie doctrine, la doctrine de toujours, où il récuserait publiquement les "erreurs" d'Assise et autres lieux (j'emploie volontairement ce terme bénin pour éviter tout accent polémique; il n'en est pas moins vrai que des milliers d'hommes, dans le passé, sont morts martyrs pour avoir renversé les idoles et fait strictement le contraire de ce qu'a fait Jean Paul II ), alors je suis certain que le "schisme" prendra fin et que la soumission de Mgr Lefebvre ou de son successeur s'ensuivra presqu'instantanément. Ne croyez pas, mon cher ami, que ce geste diminuerait en quoi que ce soit l'autorité ou le prestige du St Père : le précédent d'Antioche (Gal. 11-21) est assez éloquent à cet égard. Oui, St Pierre a subi et accepté les sévères remontrances de St Paul sans que personne, que je sache, ait contesté la primauté de Pierre ; la vénération des fidèles n'en a pas été altérée.

Oh, je le sais, nous entendrons alors les exclamations indignées des progressistes, mais il faudra bien qu'un jour ou l'autre, la vérité éclate et que l'Eglise sorte de son ornière; après tout, ce que nous demandons au Pape n'a rien d'insolite : nous lui demandons simplement un énergique rappel de la doctrine bimillénaire de l'Eglise, comme cela s'est toujours fait dans les grandes circonstances. Est-ce là un vœu exorbitant ?

C'est en tout cas celui que je forme, il est au centre de mes prières, il est au cœur de mon espérance. Espérance qui nous soutient tous, cher ami perplexe qui, comme tant d'autres, demandez chaque jour avec une ferveur renouvelée l'intercession de Notre Dame de Fatima.

Jacques Boislevant


10 juillet 1988

Nous publierons la seconde lettre de Jacques Oswald dans notre prochaine lettre de Paix liturgique

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