Notre lettre 1331 publiée le 9 février 2026
LE PROJET DE SACRES EPISCOPAUX
DANS LA FRATERNITE SAINT-PIE-X...
UNE GRANDE OPPORTUNITE
POUR L'EGLISE
ET POUR L'UNIVERS TRADITIONNEL ?
Peut-on se réjouir de l’annonce du projet de sacres épiscopaux le 1er juillet prochain qui a été faite par l’abbé Pagliarani, supérieur général de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX), le lundi 2 février dernier ? Un catholique, attaché au siège de Pierre et à l’unité de l’Eglise, peut-il rester de marbre devant une telle situation ?
Un regard hâtif, ou qui se cantonnerait à la surface des choses, serait tenté de voir dans la perspective de ces consécrations épiscopales un énième coup de canif dans la tunique sans couture du Christ. Comme si Léon XIV ne manquait pas déjà de pain sur la planche pour faire la paix dans l’Eglise et assurer au message du Christ toute sa vitalité : chemin synodal allemand à consonances hétérodoxes, accord discutable entre le Saint-Siège et le gouvernement communiste de Xi Jinping (critiqué par une partie notable des catholiques chinois, dont le cardinal Zen), dossier traditionaliste particulièrement urticant… Ce désir profond d’unité dans l’Eglise, Léon XIV a voulu le lier étroitement à son pontificat en prenant comme devise « In illo uno unum / En celui qui est Un, soyons un ». Alors : ces futurs sacres ne viennent-ils donc pas compliquer la charge que le successeur de Pierre s’est donné ?
Les sacres de la FSSPX à l’aune des 3 vertus théologales
Une première ébauche de réponse pourrait s’articuler autour des trois vertus théologales.
Par la Foi, nous savons tout d’abord que le Christ a garanti à l’Eglise et à ses membres l’assurance de sa prière afin que tous soient un « ut unum sint » (Jean 17, 21).
Par l’Espérance, nous savons que rien n’est jamais écrit. Et que ce qui est aujourd’hui peut prendre d’autres contours demain. En matière d’espérance, nous savons notamment que d’un mal ou d’une situation complexe, Dieu peut tirer un plus grand bien. Le chanteur Jacques Brel le résumait avec ces jolies paroles : « Il est des terres brûlées donnant plus de blé qu’un meilleur avril ». Le mois de juillet sera-t-il le mois d’une moisson heureuse pour un univers traditionnel à qui on aura donné la paix ?
Enfin, la Charité authentique réclame à chaque baptisé d’être ferment d’unité plutôt qu’adepte de la polarisation. Cette culture de la polarisation, Léon XIV devra l’affronter avec audace. Le récent texte du cardinal Roche, qu’il avait prévu de lire lors du dernier consistoire, participe de cette polarisation malheureuse. Alors que le dialogue et l’écoute devraient être au contraire au rendez-vous, c’est un texte très défensif de la nouvelle liturgie et très offensif contre la liturgie traditionnelle que l’actuel préfet du Culte divin a préféré diffuser.
« Les contacts entre la Fraternité Saint-Pie X et le Saint-Siège se poursuivent, l’objectif étant d’éviter toute rupture ou solution unilatérale concernant les problèmes soulevés. » Déclare Matteo Bruni, Directeur de la Salle de Presse du Saint-Siège, mardi 3 février 2026
Et si, forts de ces trois vertus théologales, l’occasion n’était justement pas offerte de prendre enfin un peu de hauteur ? Et si cette annonce de sacres ne présentait pas en réalité une heureuse opportunité pour l’univers traditionnel tout entier et l’Eglise en général ?
On l’a vu, le lendemain de la prise de parole du supérieur de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, le bureau de presse du Saint-Siège s’est empressé d’affirmer que le dialogue allait se poursuivre avec la Fraternité afin « d’éviter toute rupture ou solution unilatérale concernant les problèmes soulevés ». Un rendez-vous semble programmé entre l’abbé Pagliarani et le cardinal Fernandez, préfet du dicastère pour la Doctrine de la Foi.
Face à la perspective de ces sacres qui semblent se préciser, le nouveau pontificat se trouve donc dans l’urgence de devoir se positionner sur la question liturgique. De ce premier point de vue, on ne peut que se réjouir. Nul ne sait à cette heure si le regard neuf de Léon XIV permettra de créer un climat nouveau. Cinq mois séparent l’ensemble de l’Eglise ce fameux 1er juillet et de ces potentiels sacres. Cette période, en apparence courte, laisse en réalité aux parties prenantes la possibilité de mettre le dossier traditionnel sur la table. Avec ambition et clarté ? Là est tout l’enjeu. Car si la chose est possible, elle est surtout souhaitable. Depuis trop longtemps en effet, les faits témoignent que les autorités romaines n’ont pas traité ce dossier avec l’attention d’une mère aimante voulant ménager ses enfants.
La famille traditionnelle (univers FSSPX et univers ex-Ecclesia Dei réunis) se trouve plus que jamais face à son destin. Disons-le : la situation actuelle, radicalement différente de celle de 1988, n’offre pas les mêmes implications. Numériquement bien plus importante, la famille traditionnelle est aussi plus installée dans le paysage ecclésial. L’effet Summorum Pontificum a contribué au ruissellement du traditionalisme dans l’univers diocésain. Les gestes de François à l’endroit de la FSSPX ont contribué aux liens de la Fraternité avec les curies diocésaines, notamment pour les mariages. Le grand pèlerinage romain de la Fraternité, organisé l’été dernier dans la Ville éternelle pour célébrer le jubilé, était inscrit au programme officiel du Saint-Siège.
Faire valoir un droit pour tous : le libre accès aux bienfaits de la liturgie traditionnelle
Force est de constater, qu’aujourd’hui, la plupart des fidèles de la famille traditionnelle n’en sont plus à s’écharper entre eux. Depuis longtemps la porosité des catholiques à la liturgie tridentine s’observe, et c’est heureux. Surtout, ces derniers se retrouvent face à un enjeu de taille : le traditionalisme, malgré son dynamisme et son rayonnement au service de l’Evangile du Christ, se trouve empêché. Les discussions d’apothicaires, dont certains ecclésiastiques ont le secret, sur la nécessité actuelle ou non de ces sacres n’intéressent pas les fidèles. Les membres de la famille traditionnelle n’en sont pas à chercher ad intra à se distinguer les uns des autres en se prévalent du « bon traditionalisme », de la « bonne option ». La question de fond est ailleurs. Leur préoccupation, à travers la perspective de ces sacres, est de faire valoir ad extra un droit pour tous : le libre accès aux bienfaits de la liturgie traditionnelle, et en rebond : montrer à Léon XIV les graves injustices dont les fidèles attachés à cette forme font objectivement l’objet depuis beaucoup trop longtemps.
La paix liturgique a besoin de gestes symboliques, sans aucun doute. Mais pour durer, et proprement dépasser les incompréhensions et résorber les désaccords, la Paix nécessite aussi un dialogue sincère et bienveillant, entre acteurs responsables. C’est à ce prix seulement que la paix liturgique pourra devenir véritablement féconde. Or, c’est précisément là où le bât blesse : l’examen de conscience de la réforme liturgique gagnerait à se faire en profondeur. La crise liturgique qui traverse l’Eglise depuis la réforme de 1970 peine à pousser la hiérarchie à réaliser une introspection honnête. Cette réforme, 50 ans après sa mise en place, a-t-elle été le lieu d’une véritable réussite catéchétique et pastorale ? S’interroger, c’est déjà répondre. En outre, une question complémentaire se pose sans doute, qui n’est pas sans lien avec la première : au regard de l’immense documentation qui existe sur le sujet, le concile Vatican II qui a voulu se faire résolument « moderne » en se voulant un concile « pastoral », ne s’est-il pas lui-même laissé attraper par l’hubris des années 60/70 ? La pensée dominante d’alors, marquée par un optimisme béat, se voulait prophétique. On annonçait un temps nouveau et l’heure d’un printemps pour l’Eglise. Avec le recul, on observe que les pères conciliaires, éblouis par leur quête de se mettre à la page de leur époque, n’avaient pas réalisé, hélas, combien ils engageaient l’institution ecclésiale à se trouver, de ce fait, dépassée face aux enjeux futurs.
Puissent les échanges qui vont avoir lieu dans ces prochains mois répondre à ces questions. Et à bien d’autres encore. De la douleur d’une confrontation, peut se jouer le bonheur d’une grande explication.




